Amour confiné, de deux cons finis

Notre appartement de la Place des Bons Enfants me hante. Tout comme mon ancien appartement du Parc. Je rêve toujours de mon petit poêle à pellets rouge, pèce maîtresse de l’espace minimaliste d’un sous-pente lumineux et immaculé. Du bois, en poutres, en portes qui grincent, en parquet qui craque, en rainures qui entailles, en chaleur naturelle. Mon nid. Mon confort. J’avais réussi à y poser quelques briques éparses, bribes de conscience de moi-même, illusions de stabilité. Je commençais à peine à me sentir chez moi. Mes routines égocentriques s’ancraient lentement mais sûrement, dans un confort tout célibataire. Dans l’appartement du Parc : Le rythme y était doux. La vue y était belle. L’atmosphère y était paisible. Je m’y reconstruisais piano piano d’une précédente rupture handicapante. J’avais des choses à prouver. Je me disais que l’amour devait être libre ou ne pas être. Je me redécouvrais des plaisirs égoïstes. Je me pardonnais d’être humainement imparfaite ou imparfaitement humaine.

Un matin où je le conduisais au travail, « Délit » d’Amel Bent est passé dans mes Titres likés sur Spotify. Il m’a regardé d’un regard mi-tendre, mi-moqueur en me voyant donner tout mon cœur sur le refrain, d’un timbre matinal bien enroué. J’ai eu droit, pour tout commentaire, à un : « Ah ouais, tout ça toi ! » Vous savez Docteur, encore maintenant, ils disent que je suis incapable d’être une adulte raisonnable, que joue de tout. C’est parce que la création, je la respire sans jamais me soucier du pire! Et parfois, je me fous, de tout. Je n’ai plus rien à perdre. Voilà pourquoi je préfère tout miser sur mon blog. Je n’ai pas d’autre choix car moi, quand je ne rêve pas, je suis comme prisonnière, perdue dans cet univers – un peu trop grand pour moi. Je n’ai plus de repères. Je me sens seule sur terre. Donc, s’il vous plaît, ne me réveillez pas. Ils disent que mon art c’est du vent, que je me conduis comme une enfant, que je fuis la vrai vie. Ils disent que ma passion m’aveugle et qu’un jour je finirai seule avec mes souvenirs pour seule compagnie. Si rêver est un délit, qu’ils m’arrêtent sur-le-champ mais je risque d’être multirécidiviste, je préfère vous prévenir, Docteur.

L’appartement du Parc a abrité nos premiers amours clandestins, nos folies les plus intimes – Que le poêle à pellet en témoigne ! -, nos nuits les plus longues, nos confessions nocturnes les plus révélatrices. Je me rappelle d’un soir. Je pense que ce devait la nuit du Nouvel An 2020. Fraîchement en couple, nous avions décidé de passé le réveillon en amoureux et de se mettre en luxe : Carpaccio de vachette maturée, Magret de canard et puis on avait plus de place pour le dessert mais on a quand même bu le vin qui était prévu. Il était assis dans mon fauteuil en rotin, pensif. Nous venions de nous accrocher gentiment car il était parvenu à fumer à ma fenêtre alors que je lui avais strictement interdit. Non mais ! Petit con ! Je l’ai rejoins, me suis assise sur ses genoux et lui ai demandé si tout allait bien. Il m’a juste dit : « Écoute ».

Depuis le temps qu’il patientait dans cette chambre noire. Il entendait qu’on s’amusait et qu’on chantait au bout du couloir. Quelqu’un a touché le verrou et il a plongé vers le grand jour. Alors il a vu des fanfares, des barrières et des gens autour. Dans les premiers moments, il a cru qu’il fallait seulement se défendre mais cette place est sans issue, il a vite commence à comprendre. Ils ont refermé derrière Lui. Ils ont eu peur qu’il recule. Il allait bien finir par l’avoir, cette danseuse ridicule. Est-ce que ce monde est sérieux? Andalousie, je me souviens, les prairies bordées de cactus. Il n’allait pas trembler devant ce pantin, ce minus! Il allait l’attraper, lui et son chapeau et les faire tourner comme un soleil! Ce soir-là, la femme du torero dormirait sur ses deux oreilles. Est-ce que ce monde est sérieux? Il en a poursuivi des fantômes, presque touché leurs ballerines. Ils ont frappé fort dans son cou pour qu’il s’incline. Ils sortaient d’où ces acrobates avec leurs costumes de papier?
Il avait jamais appris à se battre contre des poupées. Sentir le sable sous ma tête, c’est fou comme ça lui aurait fait du bien.
Peut-être priait-il déjà pour que tout s’arrête? Andalousie, je me souviens. Je les entends rire comme je râle et je les vois danser comme je succombe. Je pensais pas qu’on puisse autant s’amuser autour d’une tombe. Est-ce que ce monde est sérieux?

Il bricolait bien. Il savait tout faire de ses dix doigts ! C’était magique ! Lorsqu’il squattait mon appartement du Parc, il avait eu l’idée d’adapter un meuble qu’il avait construit avec son père afin qu’on puisse geeker tranquillement au lit pendant que la nation entière s’entretuait dans l’inénarrable Guerre du PQ (prémices covidaires). Ni une, ni deux, il avait débarqué avec une visseuse et toute le matos du parfait bricoleur. C’était tellement bon et rassurant, la capacité d’action qu’avait ce type, d’aucun y verront par erreur uniquement de l’impulsivité. Mais, moi, je le trouvais incroyable quand il avait une idée derrière la tête! Sa force se réalisation me laisse encore rêveuse et, amoureuse, évidemment. Il la brandissait avec tellement d’aisance, allongé sur son dos, postillonné de sciure de bois, que je n’ai pas pu m’empêcher de rythmer ses efforts avec « Satisfaction » de Beny Benassi. Il m’a traité de con. Sourire.

Il était l’As de Trèfle qui a piqué mon cœur. Overdose de douceur. On jouait comme des enfants. On s’aimait, un peu, beaucoup, à la folie, passionnément. Mais à la suite de douloureuses déception sentimentale, d’humeur chaleureuse, il devenait brutal. Je repense à nous, à nos cornets vanille, à notre boulimie de fraises, de framboises, de myrtilles, à nos délire futiles, à notre style de pacotille. Il était l’homme qui tombait à pic pour prendre mon cœur. J’aurais dû me tenir à carreau. Une pyramide de baisers, une tempête d’amitié, une vague de caresse, un cyclone de douceur, un océan de pensée, je lui ai offert un building de tendresse. Pyromane de mon cœur, canadair de mes frayeurs, il m’a offert, une symphonie de couleurs. Et pourtant, il est parti, maso, avec Elle. Quand je les imaginais, main dans la main, fumant le même mégot, je sentais un pincement dans mon cœur mais n’osais dire un mot. C’est pourquoi la Diva Tuberculeuse prend le micro pour vous parler d’un ami qu’on appelait Hester. Il était sa came. Il était sa vitamine. Il était ma drogue, ma dope, ma coke, mon crack, mon amphétamine, Hester. Pour lui, faut-il l’admettre, mes larmes ont coulées. Hémorragie oculaire, vive notre amitié! Du passé, du présent, du futur, il est définitivement passé pour être présent dans mon futur.
La vie est un jeu de carte, Paris un casino, et il excellait beaucoup trop au Poker pour ne pas tout miser sur la fin. Si seulement, il avait juste pu bluffer, une dernière fois. Putain.

Parfois une cage électrisée anxiogène, parfois un cocon délicieusement intimiste, notre appartement de la Place des Bons Enfants fut une expérience de confinement inédite et exceptionnelle. N’y a-t-il eu que nous d’assez fous pour louer un appartement le temps de notre courte histoire passionnelle, passionnée et passionnante? Un nid d’amour nécessaire pour se préparer au mieux à affronter une crise sanitaire dont on ne subissait alors que les balbutiements paralysants. Une évidence, au milieu de ce monde à l’arrêt. Une pulsion, au milieu de mesures restrictives s’acharnant à attacher nos ailes à coups d’Éditions Spéciales alarmistes. Une victoire. S’il fallait un seul mot pour qualifier ce lieu, j’emploierais avant tout et surtout le mot victoire. Notre première victoire !

Dans un premier temps, nous avons pris le début du confinement comme une bonne occasion de s’octroyer des vacances à domicile. On était jeunes, créatifs, sans enfants, amoureux, plein de projets à rêver, ça allait passer crèèème. On s’était même moqué gentiment de l’angoisse de sa mère, hypnotisée et fidèle au poste devant le JT, tous les soirs. Je me souviens du jour où j’ai entendu parler pour la première fois du Coronavirus. C’était au sortir d’une séance de ciné (« 1917″, Sam Mendes). Kvs, le nez sur son écran, s’était esclaffé « Y a les Chinois qui sont tous en train de se faire buter par un Coronavirus – C’est marrant comme nom, non? – Ca y est, la guerre bactériologique est enfin lancée, ça va faire du taf (Gnark, Gnark*) ! De tout façon, y en a trop des faces de citron ! (Il m’embrasse sur le front) Pas vrai, Lucky Cat**! 😉 » J’ai ri. Et même pas jaune. J’ai ri de toutes mes incisives de rongeur, mes yeux indubitablement asiatiques plissés de rire – « comme des kikines de poupousse » selon l’expression belge consacrée – déjà une larme au coin de l’œil. Une larme de rire. Insouciante. Ignorante – ou feignant d’ignorer – l’épidémie mondiale à venir. Ce confinement allait être drôle. Aïe.

*La Vérité, quand il était comme ça, il avait la tronche de Virus dans « Il était une fois la Vie »

** »Lucky Cat « : Veinard depuis quelques jours au poker en ligne, il avait trouvé drôle de m’attribuer ce surnom affectueux.

Certains jours, il nous arrivait d’errer comme deux âmes en peine : Lui, victime de son immobilisme forcé, Moi, impuissante face à sa victimisation. Nous avons fait de notre mieux pour accorder harmonieusement nos blessures communes. Mais la rapidité ne cicatrise jamais bien. Quand j’y repense, elles s’aimaient assez pour cohabiter mais n’étaient sous doute pas assez pansées pour soutenir ce rythme de premier confinement covidaire de 24h/24, 7j/7.

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